Le Collegium international

Stéphane Hessel est désormais une personnalité dont on s’arrache la participation à des conférences, la signature d’appels ou de manifestes, le soutien à des campagnes d’opinion ou des candidatures électorales. Il fait partie d’un nombre «incalculable» de clubs et associations dont il faut bien dire qu’il n’honore pas souvent les réunions de sa présence. Non par désinvolture, mais tout simplement parce que son emploi du temps est surchargé. Il n’a ni secrétaire, ni assistant. Chez lui, un fax et un téléphone qu’il décroche lui-même, quand ce n’est pas son épouse. Le numéro est largement diffusé. Tous les journalistes en quête de réactions aux événements touchant à l’immigration le contactent en premier. Son phrasé clair et concis est une aubaine pour les rédactions. Il ne sait pas dire non aux sollicitations diverses. Il est désormais octogénaire, il ne se doute pas que ce sera pire encore dans dix ans.

Pourtant, l’engagement qui lui tient le plus à cœur sans doute n’intéresse quasiment pas la presse. Bien peu de gens sont au courant de la naissance, en 2002, du Collegium international, éthique, politique et scientifique. Ce sera le condensé des engagements d’une vie entière. Le projet a été ébauché en 2000 au cours d’une conversation entre Milan Kucan, le président de Slovénie, et Sacha Goldman, un documentariste français. Milan Kucan, qui a été le père de l’indépendance et de la démocratisation de son pays, se pose des questions sur ce qu’il peut encore faire alors que se profile la fin de son mandat présidentiel. Dans les bouleversements qu’a connus le monde au lendemain de la chute du communisme, le constat est l’impuissance de l’ONU et de toute autre forme de structure internationale à incarner des valeurs universelles. Certes, il existe une charte de l’ONU, mais elle ne répond qu’imparfaitement aux nouveaux problèmes de la planète. Des initiatives ont été prises dans le domaine de l’environnement, notamment lors des Sommets de la Terre, et sur bien d’autres sujets, mais il manque à l’ONU un texte de référence qui les rassemble toutes et, surtout, qui leur donne la dimension éthique sans laquelle elle ne peut entraîner les Etats et les opinions au-delà des particularismes culturels et des égoïsmes nationaux. Peut-on combiner dans une action commune la sagesse politique et l’intelligence technicienne ? Vaste programme. Mais avec qui l’engager ?

Sacha Goldman a une suggestion. En France, il se trouve à la confluence de deux démarches qui vont dans le même sens et rassemblent quelques-uns des meilleurs esprits de son pays. Ainsi, depuis 1968, autour de Jacques Robin, médecin et directeur de laboratoire pharmaceutique, un «Groupe des dix» confronte les vues croisées de personnalités aussi diverses que les biologistes Henri Atlan, Joël de Rosnay, Henri Laborit, le sociologue Edgar Morin, l’économiste René Passet, le philosophe Michel Serres et de politiques tels que Jacques Delors ou Michel Rocard. Sans qu’il soit un membre permanent de ce cénacle qui s’exprime dans la revue Transversales, Stéphane Hessel en est proche. Ambassadeur de France, il leur apporte sa propre réflexion sur la nécessaire réforme de l’ONU.

«Ce que nous ne pouvons pas faire»

C’est avec un grand intérêt que cette petite troupe accueille la proposition de rencontre avec Milan Kucan, relayée par Sacha Goldman. En mars 2001, le président slovène les invite dans sa résidence, sur les bords du lac de Bled. Kucan et Rocard sympathisent immédiatement, et leurs statuts d’«hommes d’Etat» les désignent naturellement à la coprésidence du réseau de réflexion qu’il est convenu de lancer, associant des politiques en activité et des scientifiques de renom.

Début septembre, Sacha Goldman, accompagné cette fois du seul Stéphane Hessel, se rend à Ljubljana afin d’accélérer la mise en place de ce réseau qu’il est convenu d’appeler désormais «Collegium». Stéphane Hessel se rappelle très bien avoir dit alors au président slovène qu’il fallait agir, car «des choses très graves vont se produire». En fait, il songe alors à la bulle financière qui a atteint son point de rupture.

Deux heures après être sortis du palais présidentiel, le 11 septembre 2001, Stéphane Hessel et Sacha Goldman déjeunent dans un café voisin. Quelqu’un s’agite à la table d’à côté. C’est le directeur de l’agence slovène d’informations qui reçoit sur son portable un appel de son correspondant à New York en train de voir un avion percuter l’une des tours jumelles de Manhattan. Le temps de se précipiter à l’hôtel et d’allumer la télévision, les deux Français assistent médusés à l’attaque du second avion : «Mon sentiment immédiat, se souvient Stéphane Hessel, est qu’il s’agit d’un de ces phénomènes imprévus qui peuvent bouleverser une époque.» Au Collegium international d’essayer de comprendre au plus vite une situation où l’on a pu mobiliser des gens sacrifiant leur vie pour détruire des bâtiments symboliques au cœur de l’Amérique.

Lors des réunions suivantes, les membres du Collegium, dont les rangs se sont élargis, entre autres, au biologiste Henri Atlan, au sociologue Edgar Morin, à la juriste Mireille Delmas-Marty, essayent pourtant de ne pas se laisser submerger par la question du terrorisme pour comprendre la manifestation d’un refus fondamental et pathologique d’une civilisation occidentale ne tenant pas compte du monde islamique. C’est le sens d’un premier appel public du Collegium lancé en février 2002 au Forum de Davos et au Forum social de Porto Alegre, invitant à s’appuyer sur les institutions internationales existantes pour forger une pratique guidée par la «sagesse» de politiques, scientifiques, philosophes, réunis en une sorte d’instance éthique. L’idée est vieille comme l’antiquité grecque, mais, en ces temps troublés où aucune forme de gouvernement ne semble suffire à embrasser tous les problèmes de la planète, elle a sa pertinence, même si la traduction concrète reste à inventer qui transformerait les «interdépendances négatives» à l’œuvre dans la menace terroriste par des «interdépendances positives» apportant «une réponse civique et éthique» aux grands défis de l’époque.

La liste des signataires est prestigieuse qui comprend, hormis les initiateurs, plusieurs présidents en exercice : Vaclav Havel (République tchèque), Fernando Cardoso (Brésil), Oumar Konaré (Mali), Ricardo Lagos (Chili), Stjepan Mesic (Croatie) ; d’anciens présidents : Mary Robinson (Irlande), Oscar Arias Sanchez (Costa Rica, Prix Nobel de la paix 1987), Richard von Weizsäcker (Allemagne), Miguel de la Madrid (Mexique), Ruth Dreifuss (Suisse) ; des philosophes comme Jünger Habermas, Peter Sloterdijk, Paul Virilio, Jean-Pierre Dupuy, l’économiste Joseph Stiglitz.

Plusieurs textes vont suivre, dont une déclaration universelle d’interdépendance invitant les dirigeants du monde à davantage de solidarité. Par l’entremise de Jean-David Levitte, successeur de Stéphane Hessel à Genève, alors à New York pour représenter la France à l’ONU - et également signataire du premier appel du Collegium -, les promoteurs de la Déclaration universelle d’interdépendance ont l’occasion de la présenter à un parterre de diplomates. Plusieurs d’entre eux diront à Stéphane Hessel et ses amis : «Faites ce que nous ne pouvons pas faire, dites ce que nous ne pouvons pas dire.»

La fin du mandat présidentiel de Milan Kucan prive le Collegium de l’hospitalité slovène pour ses réunions. Le prince Albert de Monaco, intéressé par ses travaux, lui offre quelques facilités. L’Unesco lui ouvre sa salle de conférences pour un colloque. En 2012, un nouvel appel est lancé «pour une gouvernance mondiale, solidaire et responsable» qui fait l’objet d’un livre (Editions les Liens qui libèrent), où quelques-uns de ses signataires en expliquent le sens.

Manquent dans la liste des signataires de ce dernier appel du Collegium quelques noms de personnalités qui se sont éloignées de la démarche commune, moins par désaccord sur le fond des travaux qu’en raison de divergences avec Stéphane Hessel sur la question israélo-palestinienne. En effet, ce dernier est de plus en plus engagé dans le soutien aux Palestiniens et a radicalisé ses critiques à l’égard de l’Etat hébreu. Il avait suivi de près et soutenu les efforts de Pierre Mendès France sur la fin de sa vie pour servir d’intermédiaire entre Israéliens et Palestiniens sous l’égide d’un comité de liaison pour le Proche-Orient. Stéphane Hessel n’a jamais varié sur cette conviction qu’il n’y aurait de paix durable sans la stricte application des résolutions du Conseil de sécurité de l’ONU : un retour aux frontières de 1967, le statut de Jérusalem, une solution au problème des réfugiés…

L’engagement en faveur de la Palestine

Son approche de diplomate va se doubler d’une vision plus émotionnelle du sort des Palestiniens à la suite de voyages dans les Territoires. En 1991, il a accompagné sa femme, Christiane, dans un voyage à Gaza où le fils de cette dernière travaille pour le Comité international de la Croix-Rouge (CICR). Ils sont frappés par les conditions de vie épouvantables des Palestiniens, mais plus encore en 2003, quand ils participent à la mission Témoins pour la paix qui a été organisée par des pacifistes israéliens. Au lendemain de la deuxième Intifada, ils assistent à des destructions de maisons palestiniennes par les soldats de Tsahal qui les heurtent profondément. Ils retourneront à plusieurs reprises à Gaza, notamment après l’opération «Plomb durci» en 2008. Et ils ne cesseront de témoigner du sort impitoyable réservé aux populations civiles. Beaucoup reprochent alors à Stéphane Hessel d’aborder la question israélo-palestinienne d’un point de vue unilatéral, passant ainsi sous silence les responsabilités du Hamas dans la situation, sa mise en coupe réglée du territoire par la répression des Palestiniens partisans du Fatah et l’islamisation forcée de la société.

S’il a encouragé les tentatives de règlement politique du conflit, comme l’Appel de Genève en 2002, Stéphane Hessel évolue de plus en plus vers cette certitude qu’il n’y aura de paix négociée que si la communauté internationale, ou en tout cas l’opinion mondiale, exerce préalablement une contrainte conséquente sur les gouvernements israéliens. Il pense, en définitive, qu’Israël «n’a jamais dévié de sa volonté de faire qu’il y ait le moins de Palestine possible et que l’on cantonne les Palestiniens dans de petits «bantoustans», ce qui est tout sauf une solution si l’on veut voir les Israéliens vivre durablement en paix». Stéphane Hessel est très demandé dans les meetings propalestiniens, et il lui arrive de ne pas choisir avec discernement les tribunes où il s’exprime. On ne l’invite pas vraiment pour l’entendre exprimer son sentiment profond : «Ne vous méprenez pas : je suis solidaire des Juifs d’Israël et de ceux de la diaspora, parce que je sais ce que c’est qu’être juif. Je suis moi-même d’origine juive par mon père et je soutiens sans équivoque l’idée que les Juifs, après tout ce qu’ils ont subi, méritent un pays à eux.» Simplement Stéphane Hessel aime Israël à sa façon.

Cet engagement vaut en tout cas à cet homme de dialogue et de compromis les pires attaques qu’il ait reçues dans sa vie. De médiocres publicistes vont jusqu’à lui contester ses brevets de résistance ou encore sa judéité - sa mère ne serait-elle pas issue d’une lignée de protestants germaniques où pullulaient les antisémites ? Stéphane Hessel ne répond pas à l’insulte. Il va vers ce qui lui paraît juste, et il sait trop désormais la valeur du temps qui passe pour s’attarder en route. Le monde est suffisamment peuplé de gens qu’il aime et admire pour ne pas s’encombrer l’esprit avec des détracteurs de mauvaise foi, des polémiques subalternes.

Autant dire qu’il a une faible appétence pour les joutes politiciennes françaises. Il a pris sa carte du Parti radical en 1954 pour complaire à Mendès, celle du Parti socialiste autonome (PSA) puis du Parti socialiste unifié (PSU) pour l’accompagner un bout de chemin en politique, celle du PS en 1995 pour soutenir Michel Rocard, et on le retrouve soutien d’une liste Europe Ecologie aux européennes de 2009 par complicité personnelle et intellectuelle avec Daniel Cohn-Bendit (lire page 5). Mais il ne faut pas attendre de Stéphane Hessel beaucoup d’assiduité aux réunions statutaires. Les querelles de courants au sein de la section socialiste du XIVe arrondissement de Paris - celle de Rocard - le bassinaient. Ce n’est pas de son goût, encore moins de son humeur et, pour tout dire une insupportable perte de temps. Ce temps qui se fait de plus en plus précieux au fur et mesure que l’âge avance.

En politique, Stéphane Hessel a une boussole dont l’aiguille indique le pôle de ce qu’il a été convenu d’appeler la «deuxième gauche.» Ce n’est pas un contempteur de l’économie de marché, il tient le fédéralisme européen comme une ambition difficile mais nécessaire dans le cadre de cette «gouvernance mondiale» qu’il appelle de ses vœux, son socialisme est plus solidaire qu’égalitariste, plus «droit-de-l’hommiste» qu’étatiste. Pour lui, un bon compromis peut être une victoire de l’intelligence plutôt qu’une défaite de la volonté, et il n’a jamais cédé à l’intimidation idéologique des gauches extrêmes.

Soutien de Lionel Jospin puis de Ségolène Royal

Mais, chez Stéphane Hessel, ce sont les personnalités politiques qui priment sur les programmes. Hormis Mendès et Rocard, références durables, Stéphane Hessel a des accès de sympathie qui obéissent à des logiques très personnelles. François Mitterrand lui a inspiré du respect pour sa ténacité politique et ses convictions européennes, mais il le juge quand même bien «florentin». Il a de l’estime pour Lionel Jospin, un des rares socialistes qui, dans les années 70, avait des compétences sur les questions de coopération et de développement. Ses cinq années de gouvernement sont pour Stéphane Hessel «une des meilleures périodes de la V e République». Et pas seulement parce qu’il a exhumé en 1999 son idée ancienne d’un haut conseil de la coopération internationale. C’est l’ensemble de l’œuvre économique, sociale et sociétale du gouvernement Jospin qu’il plébiscite, à une exception, mais elle n’est pas mince : l’immigration où, selon lui, le Premier ministre n’a pas été «suffisamment courageux».

A la primaire socialiste de 2006, il soutient Ségolène Royal, car il ne croit pas aux chances d’un Dominique Strauss-Kahn «au socialisme trop incertain», et encore moins à celles de Laurent Fabius. La perspective d’une femme présidente de la République le ravit, mais il trouve aussi de grandes qualités à la candidate qui mène «une campagne intelligente, populaire en dépit du faible soutien de l’appareil socialiste». Il participe à plusieurs de ses meetings et approuve son choix de tendre la main à François Bayrou entre les deux tours. L’année suivante, au moment du congrès de Reims, sa sympathie penche plutôt vers Bertrand Delanoë. Au congrès de Toulouse en 2012, il cède à la sollicitation de l’entreprenant Pierre Larrouturou pour signer une motion : «Plus loin, plus vite».

Contrairement à la quasi-totalité des gens de gauche, il n’a pas éprouvé d’emblée une aversion définitive pour le président Nicolas Sarkozy. Il l’observe en 2007 à la conférence annuelle des ambassadeurs, dont il est le doyen : «Ce qu’il mettait d’intentions au service de sa volonté me convenait, même si je relevais qu’il n’avait pas les moyens de rénover vraiment, car la France, hélas, n’est plus une très grande puissance.» Il trouve déplorable que, dans le discours de Dakar, il se soit laissé impressionner par une formule de son conseiller spécial Henri Guaino sur «l’homme africain qui n’est pas entré dans l’Histoire», alors qu’il avait précédemment plaidé pour «une nouvelle politique» en Afrique qui avait plu à l’assistance. Début 2008, il crédite encore Bernard Kouchner d’être allé «dans le bon sens» comme ministre des Affaires étrangères.

La suite du quinquennat n’est pas jugée à la même aune. Nicolas Sarkozy est un homme de droite, un «libéral dérégulateur», bref «tout ce je combats», insiste Stéphane Hessel. Et puis, au fil des années, le Président a laissé paraître «une certaine vulgarité de comportement qu’on ne pouvait à ce point soupçonner».

La conversion tardive à l’écologie

En fait d’engagement, c’est celui de la campagne européenne d’Europe Ecologie qui va désormais ranger Stéphane Hessel dans une case politique où il a davantage ses aises que chez les socialistes, même si à l’occasion il se retrouve signataire d’une motion de congrès en 2012 ! Là encore une rencontre a pesé sur son choix, celle de Daniel Cohn-Bendit. Ils s’étaient côtoyés vingt ans auparavant. A l’époque, adjoint au maire de Francfort où il était chargé de l’immigration et du «vivre ensemble», «Dany» avait invité Stéphane Hessel à venir parler du rapport qu’il venait de remettre à Michel Rocard sur ces questions.

Et puis les années ont passé, sans occasions de se croiser, même si Gabriel, le grand frère Cohn-Bendit, a gardé le contact avec Stéphane Hessel, qu’il a connu au sein du Haut Conseil de la coopération nationale sous le gouvernement Jospin. La campagne des européennes de 2009 va les réunir. Stéphane et Dany ont l’occasion de se parler souvent. Comment le fils de Franz Hessel ne serait-il pas porté à une affection quasi filiale envers le fils d’Erich Cohn-Bendit, un avocat juif allemand de gauche, qui a quitté son pays en 1933 pour s’installer en France ? Mais il est vrai aussi que les idées défendues par Europe Ecologie - formation plus large que les seuls Verts - lui conviennent tout à fait : droits de l’homme, maîtrise des ressources naturelles, développement durable, solidarité universelle, démocratie participative, respect des différences, défense d’une agriculture respectueuse de l’environnement… Il reconnaît qu’il s’est mis à «verdir» sur le tard en politique.

A chaque procès de José Bové et des «faucheurs volontaires», il vient témoigner. Le citadin Hessel a aussi des accointances pastorales. Depuis des années, lui et sa femme s’éclipsent deux fois par an pour… la transhumance annuelle du troupeau ovin d’un couple de bergers au-dessus du Vigan (Gard). Ils retrouvent là d’autres amis anciens du Larzac, qui comptent plus qu’on ne le sait dans les initiatives contemporaines de Stéphane Hessel. Ce sont de longues heures de marche, de méditation, de poésies échangées avec Patrick Lescure, héritier d’une fortune considérable qu’il consacre à une fondation d’aide aux groupes humains désireux de prendre leurs affaires en mains, ou encore François Roux, avocat défenseur acharné des droits et libertés. Lescure et Roux avaient été à l’origine d’une médiation de Stéphane Hessel au Burundi en 1994, réclamée par l’Eglise catholique locale inquiète des tensions entre Hutus et Tutsis. La mission tourna court, car un accord politique était intervenu entre-temps. Ce qui ne sera pas le cas dans le Rwanda voisin.

On n’en finirait pas de citer les initiatives de Stéphane Hessel, ses appartenances à telle ou telle ONG, même si c’est souvent davantage son nom qu’il prête que son concours effectif. Chaque fois, il y a au départ une relation d’amitié personnelle ou le souvenir d’une collaboration commune. Stéphane Hessel ne va que là où il est attendu, et on l’attend ou on l’espère souvent.

Petit livre et grande notoriété

Mais c’est d’une toute autre manière que Stéphane Hessel va acquérir une notoriété politique plus grande encore que celle de son ami Dany. Un petit livre au titre impérieux dont il est le signataire va devenir une sorte de manifeste traduit en des dizaines de langues. Indignez-vous ! est un succès d’édition sans précédent. Voilà son auteur consacré comme une sorte d’icône de toutes les révoltes, porte-parole des sans-voix, protecteur des justes causes. Son ange gardien n’a même pas eu le temps de le prévenir que Stéphane Hessel était hissé au rang de grande conscience internationale, réclamé de partout.

Tout commence à l’automne 2009, quand Sylvie Crossman et Jean-Pierre Barou, deux éditeurs indépendants de Montpellier, assistent à la projection d’un documentaire de Gilles Perret Walter, retour en résistance. Le film a pour sujet la vie de Walter Bassan, ancien résistant lyonnais déporté à Dachau, qui a consacré sa vie à la mémoire des victimes des camps. Dans ce film, Stéphane Hessel lance : «Le moteur de la résistance, c’est l’indignation.» Sylvie Crossman et Jean-Pierre Barou trouvent une telle force actuelle à ce message qu’ils forment le projet de solliciter son auteur pour une publication dans leur collection «Ceux qui marchent contre le vent», de petits livres au coût modique. Comme son nom l’indique, il s’agit de donner la parole à des auteurs qui s’insurgent «contre la fatalité d’un système économique dominant qui broie les individus, les peuples, les cultures». C’est dans l’esprit d’Indigènes, leur maison d’édition créée en 1996 et dont la vocation est de «témoigner de la totale modernité des arts et savoirs des sociétés indigènes», ainsi que l’explique Jean-Pierre Barou, un ancien maoïste qui a participé à la fondation de Libération. Rendez-vous est pris avec Stéphane Hessel qui le reçoit à Paris avec Sylvie Crossman. De leurs entretiens enregistrés en janvier et février 2010, ils mettent en forme un contenu développant l’idée de «citoyenneté résistante». L’auteur suggère d’ajouter des citations du programme du Conseil national de la Résistance et de la Déclaration universelle des droits de l’homme. Il tique un peu sur le titre proposé - Indignez-vous ! -, craignant qu’on l’accuse de jouer les donneurs de leçons, d’autant que l’idée qui traverse les conversations est plutôt celle du refus de la résignation. Mais l’éditeur - comme tout membre de sa corporation - sait qu’un titre accrocheur, c’est le minimum pour attirer l’œil du chaland sur les présentoirs des libraires. «Ne vous résignez pas !» aurait sans doute moins servi la notoriété de l’ouvrage que le titre auquel Stéphane Hessel finit par consentir comme une nouvelle malice du Berliner Kind qu’il est resté.

Mis en vente le 20 octobre 2010, le premier tirage est de 8 000  exemplaires. L’ouvrage sort au moment où le mouvement de protestation contre la réforme des retraites s’étend aux lycées, mais aussi aux facultés. Frédéric Taddeï est le premier, dans son émission Ce Soir ou jamais sur France 3, à convier Stéphane Hessel pour lui faire parler de son livre - le mot brochure serait peut-être plus approprié pour les 32 pages qui composent Indignez-vous !. Les invitations des médias ne vont plus cesser de pleuvoir. Le buzz est quasi immédiat. Les ventes s’envolent. Les tirages se succèdent. Mi-janvier 2011, le million d’exemplaires vendus est atteint. Un mois plus tard, les demandes de traduction affluent. D’abord d’Europe, puis du monde entier. La diffusion accompagne le «printemps arabe», les grèves et défilés contre l’austérité en Grèce, bientôt les formes spontanées de révolte contre le capitalisme financier, de Madrid à New York en passant par Londres ou le parvis de la Défense à Paris. Les acteurs de ces révoltes se font appeler les «Indignés». Le mot connaît une nouvelle jeunesse grâce à un vieil homme de 94 ans…

A l’été 2012, on comptabilise près de 2 300 000 ventes en France, 4 millions en ajoutant l’international. C’est un des phénomènes les plus stupéfiants de l’histoire de l’édition, une envolée qui raconte l’évolution du monde au tournant de la première décennie du XXIe siècle. Cela échappe même à l’histoire propre à Stéphane Hessel. Car pour lui, et tous ceux qui le connaissent bien, il n’y a rien d’autre dans Indignez-vous ! qu’il n’ait mille fois dit dans les manifestations où il est convié.

L’invocation du programme du Conseil national de la Résistance n’est pas en effet nouvelle. A l’occasion du soixantième anniversaire de ce programme - adopté à la veille de la Libération -, un appel avait été publié le 8 mars 2004, signé par des grandes figures de la Résistance, dont lui-même, pour commémorer un document contenant toutes les grandes réformes qui firent consensus alors au plan politique, des nationalisations à la Sécurité sociale, en passant par le régime des retraites ou l’indépendance de la presse. L’appel se terminait par le slogan «Créer, c’est résister. Résister, c’est créer». L’opération avait été montée par les altermondialistes d’Attac qui comptent dans leurs rangs la scientifique Anne Hessel, fille aînée du résistant.

C’est la résurgence d’un document qui, depuis plus d’un demi-siècle, avait été oublié, y compris à gauche. A le relire, c’est un programme d’inspiration dirigiste au plan économique qui correspond assez bien aux conceptions et aux exigences de l’après-guerre. Un dirigisme dont l’on se réclame désormais dans une large partie de la gauche tout en soutenant les mouvements d’inspiration anti-étatiste dans les secteurs de l’immigration, de l’éducation, des libertés individuelles…

Aucune note. Soyez le premier à attribuer une note !