Par Monsieur Francis d'Abrigeon d'Aubenas

 

 

Dabrigeon yes

Un prof du Bahut peu oubliable

 

Monsieur Fontvieille dit « Fonfon » 

 

 

Fontvielle

 

 

 

 

                  

 

Ah « Fonfon » ! Un surnom sans beaucoup d’imagination et ne convenant finalement pas trop au personnage qui savait garder ses distances. Mais bon…

J’ai vraiment beaucoup de souvenirs sur lui. Quelques-uns sont certainement partagés par les adhérents de l’Amicale des anciens élèves des écoles de Privas qui ont connu ce prof. D’autres me sont propres.

Pourquoi tant de souvenirs ? D’abord parce que j’étais passionné par au moins l’une des deux disciplines qu’il enseignait, l’Histoire, et déjà par la politique, l’histoire en train de se faire. Je vous demande de croire que je n’invente rien, même si les jugements que je suis amené à émettre n’engagent que moi.

 

L’HOMME (né en 1903 ou 1904)

Un visage taillé à la serpe, un nez fort et un regard quelque peu impérieux qui ne justifiait guère son surnom. Des gestes maîtrisés qui pouvaient lui permettre de faire la leçon à un de ses élèves, Jean-Marie Gibbal qui nous dépassait tous d’une tête : « Quand on est grand, il faut savoir contenir ses gestes ! »

 

Un homme de grande taille, le plus grand des professeurs. Il était aussi affligé d’un arrière-train surdimensionné…Une anecdote : conduit en voiture par des amis, voici un panneau près d’un pont indiquant « Interdit aux véhicules de plus de x tonnes ». Réflexion à haute voix de sa voisine qu’on pourrait qualifier de « nature » « Mon Dieu, avec le c…de Fonfon, on ne va pas pouvoir passer ! ». Je laisse les témoins toujours vivants nous faire part de la réaction de l’intéressé, sans doute discrète, il valait mieux.

 

Un accent occitan assez prononcé, normal pour un vrai languedocien né en Occitanie et dont le nom adapté en français signifie Vieille fontaine, en occitan Font vielha. Mais c’était surtout le cas dans les conversations privées. Dans ses cours qu’il déclamait, il avait soin de dissimuler plus ou moins ledit accent. Et je pense qu’il ne devait pas connaître la langue, témoin une question posée un jour à Martial Chabanel supposée être un connaisseur de ce qu’on appelait à l’époque le patois : « Comment on traduit Matabiau et Bramabiau ? », les 2 mots étant prononcés à la française –bio et non –biaou.

 

Une élégance quelque peu problématique au contraire de Bastian, le prof d’anglais. On ne le voyait guère changer d’habits, sauf évidemment quand on changeait de saison.

Cela ne l’empêchait pas de se montrer insupporté  par certains accoutrements des élèves J’en ai fait les frais une fois. Mes parents avaient eu l’idée de me faire tailler une veste dans un manteau, sans doute pour une raison d’économie. « Quitte ton manteau ! » « Mais c’est une veste ! » « Non c’est un manteau ! » Imagine-t-on aujourd’hui une censure de short déchiré ou trop court ?

 

Un homme qui pouvait être familier mais seulement en tête à tête. Dans d’autres situations c’était plus problématique…Ainsi,

- Les soirs de bac, une tradition était de se présenter sous la fenêtre des profs « Une chanson, Une chanson ! ». Domeizel apparaissait et disait quelques mots gentils. Fontvieille ? Un seau d’eau jeté par-dessus bord !

- Les séances de ciné-club au Palace. Après le film (qui nous intéressait beaucoup, la télévision n’existant pas à l’époque ou étant balbutiante), un adulte, généralement un prof, était appelé sur la scène pour répondre aux questions des élèves. Massot, en vrai bateleur, était parfaitement à l’aise dans l’exercice. Voilà un jour où on diffuse le « Henry V » de Laurence Olivier. Le directeur de la salle et la foule de jeunes réclament Fontvieille puisqu’il s’agissait d’un film historique. Notre Fonfon se fait prier puis se décide finalement à monter sur l’estrade, raide comme la Justice. Eh bien cela a duré 1 minute « Qu’est-ce que vous avez à dire ? Rien, eh bien je m’en vais ! » Et de redescendre illico…

 

-La cérémonie de distribution des prix, dans la même salle. Un élève avait eu la malencontreuse idée de garder son béret sur la tête au moment de l’arrivée solennelle des profs en toge. Cela n’a pas échappé à Fontvieille qui, sans s’arrêter, a enlevé le béret et l’a fait valser dans le couloir !

 

 

LE PROFESSEUR

 

Son attitude en cours

Surtout s’agissant de l’histoire, il déclamait. Aucun dialogue avec les élèves. Personne ne chahutait, ce qui ne veut pas dire que tout le monde écoutait. Donc, il n’avait pas à gueuler, au contraire de Cayré et de Domeizel (quand il entendait à travers les cloisons ses collègues hausser la voix il disait « Qu’est-ce qui lui prend ? Il a bouffé du lion ? ». Tout de même, il n’appréciait pas les flirts même discrets « Vous voulez un plumard ? »(citation authentique)

Je ne peux pas passer sous silence une des rares grandes colères de Fontvieille En classe de 1ère, il nous avait annoncé qu’on aurait une interrogation écrite prochainement. Notre camarade Gibbal avait fait le curieux et Fontvieille, lassé, avait lâché  « Si vous ne voulez pas venir, ne venez pas ! » Propos pas tombé dans l’oreille de sourds. Le jour venu, on se concerte dans la cour des garçons, les plus hésitants (dont moi) vont voir Fontvieille qui les envoie promener. Finalement tous les garçons boycottent le cours.

Le cours se déroule. On demande après coup aux filles (toutes présentes) quelle question avait été posée. Et elles de nous donner un sujet bidon choisi par Fontvieille. Bidon car de fait il n’y avait pas eu d’interro écrite ! Et au prochain cours, on a eu pour de bon l’interrogation ! Personne, même pas ma sœur, n’avait crache le morceau ! Fontvieille ne nous a pas caché qu’il était très en colère !

 

Les interrogations des élèves

Un malheureux était convoqué pour « passer au tableau ». Je ne dirais pas que c’était un exercice sadique mais enfin on n’était pas ménagé. Je crois bien que je n’ai jamais été interrogé en histoire, même le jour où il y avait un inspecteur, Fontvieille savait que je m’en tirerais trop bien. Mais j’ai été interrogé au moins une fois en géographie (sur les fleuves d’Allemagne du Nord) et ç’a été ma fête ! Le plus mauvais élève a été interrogé sur « la politique extérieure de Napoléon », sujet plus que vaste. Pas un mot n’est sorti de ses lèvres, aucune bouée de sauvetage ne lui a été lancée. Renvoyé à sa place avec un mot méprisant !

 

Une inspection

Une seule ou alors j’ai perdu la mémoire. L’inspecteur était un obèse d’un certain âge et qui avait été son professeur à Toulouse. Quoique dantoniste (et Fontvieille était royaliste !), il avait visiblement une certaine estime pour lui, il le tutoyait et tout s’est bien passé.

 

Le fond de l’enseignement prodigué

Il faut distinguer très fort son enseignement en histoire et son enseignement en géographie.

Contrairement à Cayré, (dit Couétou ou Queue de rat) il était passionné de géographie et très peu d’histoire.

 

Comme géographe, surtout la géographie générale (géologie, climat), il était vraiment bon. Explication de la mousson, du volcanisme, des productions agricoles, il était dans son élément.

Un mauvais point toutefois : il nous a affirmé que la théorie de Wegener (la dérive des continents) était abandonnée. D’où tenait-il ça ? La théorie dont l’aspect des continents fournissait une preuve tangible, (le cap brésilien face au golfe de Guinée) a sans doute été affinée au fil des décennies mais, même dans les années 50, elle était considérée par l’énorme majorité des géographes comme absolument scientifique.

La géographie humaine-les races- était entièrement laissée de côté, alors qu’elle occupait tout un chapitre dans le manuel très républicain de Jean Brunhes (comme les temps changent ! Aujourd’hui, qui prononce le mot race se fait traiter de nazi) « Sachez seulement qu’il y a par ordre d’importance des Blancs, des Jaunes et des Noirs et surtout pas des Rouges qui n’ont jamais existé ! » (Cayré avait ajouté une race « gris cuivré », les Malais et polynésiens…)

 

Comme historien, il cachait mal son ennui. Si on lui avait demandé de n’enseigner que la géographie, il en aurait été ravi. Je me souviens de quelques déclarations (en cours ou en conversation privée) :

-A un élève qui faisait semblant de savoir « Ça, on le sait ou on ne le sait pas ». Vrai, l’interprétation doit venir après la connaissance des faits, ce qui n’est peut-être pas tout à fait le cas dans l’enseignement d’aujourd’hui. Mais on ne doit pas oublier que l’histoire, sans être une science, doit aller au-delà d’un simple récit.

-« Oh l’Histoire, ce n’est qu’un discours propre à chacun ou en tout cas à un peuple, une civilisation. Que veut dire un récit des Croisades si on fait silence sur le point de vue des Musulmans ? » Très bien, voilà un propos progressiste. Mais aurait-il appliqué ces principes s’il avait enseigné le Moyen-Âge, j’en doute. Il n’aurait guère eu le goût de faire des recherches sur ce qu’on ne lui avait pas appris à l’Université de l’époque.

-« On me fait enseigner l’histoire contemporaine alors que c’est le Moyen-âge qui m’intéresse »

Certainement exact car on a dû enregistrer (qui ? En tout cas moi…) quelques erreurs de fait : comme « Les Obrenovitch ont régné en Yougoslavie jusqu’à Tito » (faux : il y a eu un coup d’état dans les 1ères années du 20ème siècle qui a ramené les Karageorgevitch) ou encore « Dans l’ancien régime, il y avait un évêque par province » (Faux : il y en avait plus de 130)

En tout cas, on ne peut pas dire que le cours déclamé était orienté politiquement, malgré l’idéologie de l’homme qui était carrément d’extrême droite, j’y viens. Grâces lui soit rendues !

 

L’IDÉOLOGUE

 

 

Eh oui, cet homme qui avait l’attitude d’un homme du peuple et d’un homme qui se moquait de tout était très profondément ancré à l’extrême-droite. Il faudrait peut-être un psychanalyste pour expliquer cet attachement a priori « tonnant.

Il était d’Action française et militant. Je le sais par mon oncle qui en était aussi. Les royalistes avaient des réunions mensuelles à Privas où ils refaisaient le monde, à peu près aussi réalistes que les trotzkystes

Rien appris, rien oublié après les évènements tout proches de la Deuxième guerre mondiale et le comportement de Maurras que même ses thuriféraires critiquent (Boutang, Giocanti).

Voici quelques propos dont je me souviens, tenus surtout dans les couloirs avec l’ami Gibbal

-« La Liberté avec un grand L, ça ne veut rien dire. J’aurais, moi, la liberté de construire un château ? »

Faivre, qui était de l’autre bord politique, nous avait dit que c’était du gros bon sens. Je veux bien, vive le maurrassisme et le marxisme fraternellement unis ! Mais enfin, l’avancée concrète des libertés ne dépend-elle pas d’une idée générale de la Liberté ?

-« Ce comportement est plutôt démocratique, même si je n’aime pas trop et même pas du tout le mot »

-« Patriote, cela ne veut rien dire, c’est toujours soi-même qu’on qualifie ainsi, les autres étant bien entendu les traîtres. D’ailleurs, on vient de le voir sous l’Occupation ». Ah bon ? Moulin et Darnand, des engagements de même valeur ?

-« Ceux qui pensaient qu’on pouvait ne pas signer l’Armistice en 40 étaient des nigauds. On se serait battu avec des oranges ? » Je ne sais pas quelle a été l’attitude de Fontvieille pendant l’Occupation. Sans doute a-t-il attendu, comme la majorité des Français que les choses passent sans s’engager dans un sens ou dans l’autre. Mais par ces propos il reprenait la justification classique des pétainistes qui a fait long feu. Ceux qui contestaient le choix de l’Armistice n’étaient pas des va-t-en guerre fous. Ils étaient pour la capitulation en métropole et la poursuite des combats avec la Flotte et en Afrique.

-Une haine de l’Angleterre vraiment datée en pleine guerre froide : « Churchill, ce pseudo-historien qui en écrivant sur ses ancêtres a craché sur Louis XIV mais « la bave de l’hippopotame n’atteint pas la blanche colombe »

-« Louis XIV, un roi calomnié ». Ça, c’était en cours. Je me suis permis de lui objecter que le grand roi avait fait une confession publique sur son fauteuil de moribond « J’ai trop aimé la guerre, j’ai trop dépensé pour ma gloire au lieu de me préoccuper du bien-être de mon peuple ». Evidemment, je n’ai pas obtenu de réponse convaincante sinon qu’il fallait être un humble pénitent avant de faire le grand voyage.

-« Les conférences de La Haye pour soi-disant civiliser la Guerre ? Absurde. Je suis d’accord avec Guillaume II qui disait « j’y p…dessus »

Des propos pour le moins choquants de la part d’un chrétien pratiquant. Tout le combat de l’Eglise au Moyen-âge a précisément été de contenir la guerre (la Paix de Dieu, la Trêve de Dieu…), même si cela n’était valable qu’entre Chrétiens.

 

J’arrête là. D’ailleurs, il n’y a pas d’autre souvenir qui me viennent à la mémoire. Mes lecteurs verront en tout cas que Fonfon n’a pas fait de moi un disciple (le voulait-il d’ailleurs ?), je suis resté un centriste de gauche, ce qui n’est pas une position aussi facile qu’on dit. On est obligé de dire qu’on déteste tous les extrémismes de droite comme de gauche et leurs représentants patentés ne vous envoient pas dire qu’on est des incohérents.

Je souhaiterais que mon (trop ?) long texte provoque des réactions. Ecrivez sur le Livre d’or, c’est fait pour ça. Vous complétez mon propos ou vous démontrez que mon jugement est contestable, peu importe, je suis intéressé.

 

Francis d’ABRIGEON, né à Aubenas et parisien depuis 1962

Elève de R.Fontvieille d’octobre 1953 (entrée en classe de 2ème) à juin 1956 (fin de la classe de Philo)

 

 

 

 

 

Addendum à ma note (Francis d’Abrigeon) sur Fontvieille

 

  

Une correction

 

L’ami Martial Chabanel qui a lu mon texte m’apprend que j’ai fait une erreur en affirmant que la communauté des géologues acceptait l’hypothèse de Wegener sur la dérive des continents et que donc, contrairement à ce que j’ai écrit, Fontvieille pouvait affirmer que la théorie était abandonnée. Je cite Martial :

« A l’époque où nous apprenions la géographie (1949-1956), la grande majorité des géologues ne pouvaient pas imaginer que la couche terrestre rigide (SIAL) fût absente sous les océans dont le mince plancher qui repose sur SIMA plus fluide, est fragile.

La preuve est venue au début des années 60 avec l’analyse des roches sous-marines de part et d’autre de la dorsale atlantique (Islande, Açores, Ascension, Sainte Hélène, Tristan da Cunha). On y a retrouvé de façon symétrique dans les roches volcaniques le souvenir des inversions des pôles magnétiques qui se produisent de façon aléatoire tous les quelque dizaines de milliers d’années. C’était la preuve que cette dorsale était une fissure (rift) qui s’écartait lentement (2cm/an) tout en se refermant au fur et à mesure (volcanisme sous-marin).

Wegener avait donné suffisamment d’éléments pour rendre sa théorie indubitable (roches, fossiles) mais il n’a pas cherché à la défendre autant qu’il aurait pu. En tout cas, la communauté des géologues a eu un comportement honteux en rejetant pratiquement sans examen ladite théorie » 

Dont acte, merci l’homme de science !

 

 

 

Quelques ajouts sur de tout autres points

 

 

-Dans la partie « L’homme »

J’ai oublié de mentionner le nœud papillon dont il ne se débarrassait qu’avec les grosses chaleurs. En tout cas, jamais de cravate nouée !

 

Dans la partie « Le professeur »

-Au cours de l’inspection, il avait eu le malheur de citer l’historien Lenôtre. Réaction immédiate de l’inspecteur : « Lenôtre égale zéro ! ». Evidemment pas de relance de la part de notre Fonfon. Et les élèves de garder pour eux la schadenfreude (joie maligne) de voir le maître humilié !

-Il avait une attitude de puriste au sujet de la langue. Par exemple, « Ne dites jamais « conséquent » au lieu d’important. » Mais ça c’était pour les cours déclamés. En dehors, c’était un français relâché ou même de l’argot.

- Un jour de composition, on a vu notre Fonfon s’occuper à déchirer des cartes murales. On l’a regardé bizarrement. Et lui de dire tout fort « C’est le seul moyen d’avoir des cartes neuves ! »

 

Dans la partie « L’idéologue »

-J’avais oublié de rapporter un autre propos d’escalier de Fontvieille. S’agissant de je ne sais quel événement il nous dit « Oui, c’est sans doute plus démocratique, même si l’adjectif ne me plaît pas beaucoup et même pas du tout » Quel professeur parlerait comme ça aujourd’hui ?

-Au moins, il n’était pas pour les soi-disant frontières naturelles. Quand on a appris les résultats du referendum sarrois qui disait non à l’autonomie, il nous a dit « Mais enfin, ce sont des Allemands ! »

  

Ici s’achèvent mes souvenirs. Un exercice de mémoire de la part d’un vieillard ? Certes. J’ose espérer cependant que les lecteurs du site auront pu être intéressés par quelques passages Je n’ai pas le tempérament nostalgique mais cela m’amuse de faire revivre de lointains souvenirs, « comme si c’était aujourd’hui » J’ai même des souvenirs plus lointains, mais qui ne concernent que moi : sur l’Occupation et la Libération (j’avais entre 3 et 5 ans !)

 

 

  

 

                                                      

 

 

 

 

 

 

 

 

 

                                                                                                                       

 

 

                                                                                                                                          

 

 

                                                                                                                                                  

 

 

 

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